Madame MILHEAU, ÉDITRICE DE CARTES POSTALES
Nous terminons aujourd’hui notre présentation des différents éditeurs de cartes postales, qui dans les premières années du XXème siècle en Vendée, ont eu une activité couvrant l’ensemble du département. Après Lucien Amiaud de la Roche-sur-Yon (puis des Sables-d’Olonne, Cf. article sur le présent Blog N° 5-25), Paul Dugleux de La Roche-sur-Yon (Cf. article N°5-28), Eugène Poupin de Mortagne-sur-Sèvre (Cf. article N°5-35), Armand Robin de Fontenay-le-Comte (Cf. article N° 5-36), et Jules Robuchon de Fontenay-le-Comte (puis de Poitiers, Cf. article N° 5-37) ; nous allons évoquer aujourd’hui Madame Milheau. Celle-ci a eu une carrière intéressante, mais trop brève pour avoir marqué durablement le département.
Extrait du registre d’État Civil de
1863. (Archives Départementales de la Vendée).
Madame Milheau s’appelait en réalité Boutin de son nom de jeune fille. Élodie, Marie-Louise, Anathalie BOUTIN est née le 25 mars 1863 à Saint-Médard-des-Prés (près de Fontenay-le-Comte). Elle était la fille de Boutin Étienne, profession de batelier et de Moidron Rose sans profession. Nous avons très peu de renseignements concernant son enfance et son adolescence. A l’âge de 6 ans, elle a malheureusement perdu son père qui est décédé le 19 juillet 1869. C’est à la suite de cela que sa mère a obtenu de venir tenir un débit de tabacs en ville de Fontenay-le-Comte.
Extrait du registre d’État Civil de
1883. (Archives Départementales de la Vendée).
Élodie Boutin s’est mariée, à l’âge de 20 ans, le 25 septembre 1883 à Fontenay-le-Comte avec MILHEAU Jean-Baptiste, né à Carlaret, dans le département de l’Ariège (le 10 novembre 1858). Le marié déclare, à cette date, la profession de « propriétaire » et la mariée « aucune ». La mention de propriétaire ne signifie pas « grand propriétaire terrien », elle est beaucoup utilisée à cette époque comme un gage d’honorabilité. Les mariés vont avoir une première fille, Laure Milheau, née le 8 janvier 1885, alors qu’ils habitent à ce moment-là rue Kléber à Fontenay-le-Comte. Le père se déclare cette fois-ci « employé » (il travaille à la perception) et la mère toujours sans profession. Pourtant l’année suivante, en 1886, elle est photographe dans cette ville et installée avenue de la Gare, comme le prouvent les photos qu’elle réalise à cette époque.
Photo prise à Fontenay-le-Comte.
On ne sait pas précisément quand ils vont quitter Fontenay-le-Comte pour La Roche-sur-Yon, sans doute vers 1890. Au recensement de Fontenay en 1891, ils sont déjà partis. Il semble que Jean-Baptiste Milheau, pour une mutation ou un avancement, soit parti travailler à la Trésorerie Générale du chef-lieu du département. Ils ont, tout d’abord, trouvé un logement au numéro 4 de la rue de La Préfecture à La Roche-sur-Yon (actuelle rue Jean Jaurès) en face de l’ancienne prison (c'est-à-dire de l’immeuble de la Poste aujourd’hui). Leur habitation se trouve ainsi dans la même rue que la Trésorerie Générale. Ils sont d’ailleurs recensés à cet endroit en 1896. Ils vont avoir une seconde fille Agnès, née le 1er avril 1897, à cette adresse. A cette époque, le père est comptable et la mère de nouveau sans profession.
Ils vont ensuite habiter au numéro 77 de la rue des Vivres (actuelle rue de Verdun) dans une maison aujourd’hui détruite. Les recensements de 1901, 1906 et 1911 les trouvent toujours à cet endroit. A cette dernière date, la mère d’Élodie, Rose Moidron Veuve Boutin (87 ans), vit encore chez eux.
En 1901, Élodie est enfin déclarée comme photographe. Elle avait, en effet, ouvert un magasin en 1899 au numéro 40 de la même rue (derrière le théâtre), conservant la même enseigne qu’à Fontenay : « La photographie du progrès ». Elle a toutefois changé la présentation du verso de ses photos pour un dessin plus « moderne ».
Photo prise à La Roche-sur-Yon.
De façon très étonnante, dans sa collection, elle a pourtant consacré trois cartes postales au théâtre de la ville (N°37, 203 & 340), mais elle n’a même pas essayé de faire apparaitre son magasin en arrière-plan, alors qu’on devine facilement ce dernier sur une carte identique éditée par son collègue Paul Dugleux (N°373) (Cf. carte ci-dessous). Ces concurrents vendéens se sont rarement privés de ce genre de publicité indirecte et gratuite.
Le théâtre à La Roche-sur-Yon
photographié par P. Dugleux.
En effet, au cours de l’année 1900, elle a commencé à éditer ses premières cartes postales. Ces dernières sont faites « en nuage », puisque la photo devait alors partager le recto avec la correspondance. Elles ne sont pas encore numérotées et les légendes sont écrites en rouge, comme le prouve la carte ci-dessous représentant les anciennes halles et qui a été postée le 4 mars 1901. Ce n’est qu’à partir de 1904, que l’image peut occuper tout le recto et l’écriture des inscriptions est désormais noire.
La carte des halles de La Roche-sur-Yon, postée en mars 1901.
En quittant Fontenay-le-Comte, et ne sachant pas si elle ouvrirait un nouveau commerce, elle a vraisemblablement cédé un certain nombre de ses plaques photographiques à son collègue Armand Robin de Fontenay. Ainsi, par exemple, celle représentant la passerelle rustique du lieu-dit Pierre-Brune dans la forêt de Mervent est vendue par elle sous le numéro 73 (Cf. carte postale ci-dessous) et on retrouve rigoureusement la même dans la collection Robin sous le N° 1597.
La passerelle de Mervent dans la
collection Milheau.
Certaines de ses premières cartes postales trahissent le fait qu’elle avait parcouru une partie du département à la recherche de clichés intéressants bien avant d’éditer des cartes. Ainsi, la carte ci-dessous a bien sûr été confiée à la Poste en 1901 mais elle appartient en fait aux premiers clichés édités en 1900. Mais où cela devient plus intéressant, c’est qu’il représente le quai du port des Sables-d’Olonne. Et on aperçoit, en arrière-plan, le bâtiment en construction de l’ancienne Poste. Or, ce dernier a été édifié en 1895. Il s’agit donc d’un cliché de la fin du XIXème siècle appartenant à la catégorie dites « des pionniers ».
Le quai du port des Sables d'Olonne en 1895.
Au début de sa production, elle s’est tout naturellement consacrée aux éléments du patrimoine strictement yonnais, puis elle a élargi son champ d’action aux alentours de la ville. Certaines de ses photos sont devenues aujourd’hui particulièrement précieuses, puisqu’elles représentent des édifices disparus ou totalement modifiés.
Ainsi sa carte numéro 88 (reproduite ci-dessous 1) représente l’élégante petite chapelle du couvent des Ursulines de Chavagnes située boulevard de l’Ouest (ce dernier s’est appelé ensuite successivement boulevard des Alliés puis boulevard Aristide Briand). Elle a malheureusement disparu aujourd’hui. Confisquée à l’occasion des lois antireligieuses du début de la IIIème République, elle a ensuite été totalement détruite. Le garage des pompiers a été pendant un temps installé à sa place.
La seconde carte ci-dessous (2) représente, pour sa part, le château du marquis Zénobe de Lespinay, député de la Vendée, édifié au lieu-dit La Mouhée dans la commune de Chantonnay. Construit en 1896 par l’architecte yonnais Joseph Libaudière, ce bâtiment a été victime de plusieurs malheurs successifs. D’abord, le décès de son propriétaire en 1906 avant que la construction ne soit totalement achevée. Ensuite, il a été victime d’un incendie accidentel, le 28 janvier 1951, qui a détruit la toiture et le second étage. Enfin, une tempête, en 1972, a emporté les grandes cheminées qui en tombant ont écrasé une partie de l’intérieur. Il a, depuis lors, été sommairement réparé.
De la même manière, elle a aussi photographié d’autres édifices disparus ou profondément transformés : Le château de Badiole à La Roche-sur-Yon (N°139), le château des Thuileries à Sigournais (N°112), celui de la Jousselinière à Chaillé-les-ormeaux (N°109) ou encore celui de la Cacaudière à Pouzauges (N°127).
A gauche : 1. La chapelle des Ursulines détruite.
A droite : 2. Le château de la Mouhée à Chantonnay incendié.
Elle s’est aussi beaucoup intéressée aux costumes et aux différentes coiffes utilisées localement dans les communes du département. On lui doit, en particulier, une carte, particulièrement pédagogique, qui fait la joie des collectionneurs de costumes et de coiffes. Elle présente, en effet, assises sur un même banc, trois générations de femmes portant les costumes utilisés dans la commune de Mouchamps, successivement en 1800, en 1850 et en 1900 (Cf. cliché ci-dessous).
Les trois costumes de Mouchamps.
Elle a également réalisé des cartes postales représentant des coiffes ou des costumes de certaines communes ou contrées comme celle de Pouzauges (N°133), celle de Montaigu (N°302), la cabanière de la plaine (N°301), ou les mariés du bocage à Mouchamps (N°67) sans compter plusieurs maraichines ou sablaises. Une de ces dernières est reproduite ci-dessous (2) et montre un essai de colorisation manuelle peu fréquent à l’époque (N°304).
On trouve même dans sa collection une photo représentant un cultivateur du bocage vendéen et le cliché se revendique de 1850 (Cf. carte ci-dessous 1). Ce qui est tout de même assez étonnant, puisque c’est en réalité 13 ans avant la naissance de la photographe. Il s’agit évidemment d’une ancienne plaque qui lui a été fournie par un collègue. Comme ils étaient très peu nombreux à l’époque, nous nous permettons d’émettre l’hypothèse que ce pourrait être Jules Robuchon. Pendant quelques années de la fin du XIXème siècle, ils ont en effet été photographes en même temps à Fontenay-le-Comte. On pourrait peut-être même aller plus loin en envisageant la possibilité qu’ils aient travaillés ensemble et que ce soit lui qui lui ait appris le métier ?
A gauche : 1. Cultivateur du bocage vendéen en 1850.
A droite : 2. Sablaise sur le port.
L’intérêt des cartes postales anciennes du tout début du XXème siècle consiste aussi à nous permettre de redécouvrir la vie quotidienne de cette époque. Dans ce domaine, Madame Milheau a photographié les bourrines du marais (N° 5, 346 & 347), les foires et marchés de La Roche-sur-Yon (N°305 & 308), le concours agricole de mai 1903 et surtout les foires de Challans (N°363, 368, 369 & 371), ainsi que les danses maraichines (N°358, 359 & 360). La carte postale ci-dessous (N°363) nous montre la foire aux petits cochons de Challans.
La foire aux cochons de Challans.
Ces thèmes concernant la vie quotidienne de l’époque ont également été traités par ses collègues dans le département et parfois plus longuement, parce que leur carrière a duré plus longtemps. En revanche elle est la seule, en Vendée, à avoir photographié une corderie. En effet, le cliché ci-dessous (non numéroté) nous montre le fonctionnement de celle de La Roche-sur-Yon, installée le long du mur d’enceinte de l’enclos des Haras du boulevard de l’Ouest (actuelle avenue Aristide Briand).
La corderie de l’Ouest à La Roche-sur-Yon.
La fin du XIXème siècle et le début du XXème sont surtout l’époque des inventions et de l’évolution des techniques. Dans ce domaine, les transports occupent évidemment une place assez importante. Dans la collection d’Élodie Milheau on trouve notamment : des trains passant sur le pont Morineau de La Roche-sur-Yon, (N°69 & 161), la gare de cette même ville (N°310), la prise d’eau (N°121) et deux clichés de l’intérieur de la gare (N°79 & 80). L’un deux en particulier, reproduit ci-dessous (N°79) nous montre une locomotive express photographiée en gros plan.
L’arrivée de l’express en gare de La Roche-sur-Yon.
Enfin, elle a consacré de nombreux clichés aux soldats, aux affaires militaires et certains sont tout à fait inédits. C’est aussi le cas de certains de ses collègues masculins, comme par exemple Lucien Amiaud (ancien conscrit du 93ème) ou Paul Dugleux (candidat officier), qui habitaient une ville de garnison. Chez Madame Milheau s’est plus inattendu.
Elle a photographié en particulier : Les casernes de Fontenay-le-Comte et de La Roche-sur-Yon (N°95, 138 & 420), la revue au quartier dans la caserne (N°158), les militaires au bain aux Sables-d’Olonne (N°163 & 164), le retour de marche (N°315), la remise du drapeau (N°318 & 319), la sortie sur la place d’Armes (N°323), la pause lors des exercices (N°331), le retour des tirs (N°336, 337, 338 & 339) et pendant la pause (non numérotée), le stand de tir Villebois-Mareuil (N°91) etc…
La remise du drapeau.
La carte postale ci-dessus (numérotée 318) représente effectivement la remise officielle du drapeau au 93éme régiment d’infanterie de La Roche-sur-Yon. Le cliché a été pris vers 1905, à l’angle des rues actuelles Paul Doumer et général Gallieni, devant la maison qui était à l’époque celle du colonel Jean-Marie comte d’Abzac commandant la caserne Travot.
La photo ci-dessous au contraire, n’est pas une cérémonie officielle, elle représente seulement les appelés de la conscription en train de se reposer sur un tas de cailloux posé sur un côté du boulevard de l’Ouest, au niveau des haras (à droite) et de la route d’Aubigny (à gauche). Les soldats sont en tenue blanche d’exercice et ne semblent pas particulièrement motivés. La carte est « en nuage » et non numérotée, elle peut être datée vers 1902.
Pendant la pause.
Peu avant la première guerre mondiale la famille Milheau va pourtant quitter La Roche-sur-Yon pour la ville de Limoges, dans le département de la Haute-Vienne, sans doute encore pour suivre le père muté dans cette nouvelle ville (peut être un poste de percepteur). Il ne semble pas qu’elle ait, pour la troisième fois, ouvert un magasin de photographie, à Limoges. En tous cas, on ne lui connaît pas de carte postale de cette ville. Peut-être le nouveau salaire du mari suffisait-il au train de vie de la famille
La carrière de photographe et d’éditrice d’Élodie Milheau a donc ainsi été deux fois contrariée par les aléas de la carrière administrative de son mari. Et c’est évidemment très dommage pour le département de la Vendée.
Élodie Milheau est décédée le 29 décembre 1950 à Limoges à l’âge de 87 ans.
Chantonnay le 27 février 2026.

Éditions La Chouette de Vendée